mercredi 10 septembre 2008

CHILI 11 Septembre 1973......11 Septembre 2008











11 septembre 1973, coup d’Etat au Chili
Alvaro Cuadra
Difficile de faire allusion aux évènements du 11 septembre 1973 en laissant de côté ses propres passions. Car ils ont été traumatisants pour une grande majorité de Chiliens et les conséquences se font toujours sentir aujourd’hui : le coup d’Etat d’il y a plus de trente ans n’est pas enterré. Au contraire, le présent économique, politique et culturel du Chili ne s’explique pas sans lui.


8 septembre 2008


La dictature militaire a dessiné le moule d’où émerge le Chili d’aujourd’hui. Une manière particulière d’organiser l’économie, le néolibéralisme. Une manière d’administrer la politique, une démocratie de basse intensité. Un type de culture adversaire de toute forme collectiviste ou associative, l’individualisme.


Ce moule reste en vigueur dans chacune des composantes du pays. Tout observateur neutre doit reconnaître que le cadre militaire n’a fait l’objet que de rares changements et seulement dans l’apparence.

Il suffit de voir par exemple que la constitution militaire reste la règle générale de la vie de la nation.


Le sens de cette réorganisation militaire du Chili contemporain a été et demeure toujours de sauvegarder la tradition et l’ordre de la nation, c’est à dire comme l’affirmait Pinochet lui-même de sauvegarder la vie et la fortune des élites dirigeantes qui sentent leurs privilèges menacés.


En toute honnêteté, nous devons admettre que les voûtes maîtresses de l’ordre militaire ont tenu jusqu’à ce jour, assumant le rôle pour lequel elles furent créées, depuis la loi électorale jusqu’à la législation relative à la santé, la prévoyance sociale ou les lois sur le revenu.

En fait, la dénommée Concertation des Partis de la Démocratie n’a fait qu’administrer le modèle hérité avec le but avoué de garantir la continuité. De sorte qu’au-delà d’épileptiques bravades et de l’éculé discours démagogique, les personnages concernés ont agit plus comme émissaires de la droite économique que comme représentants du peuple.


Incapables de promouvoir un projet historique alternatif, ils se sont confinés dans une atmosphère d’incapacité et de faiblesse morale, pour employer un vocabulaire élégant.


Comme dans un mauvais roman de terreur, le Chili amnésique d’aujourd’hui tourne son regard vers les vitrines illuminées de la consommation de luxe aux rutilants écrans plasma, pendant que dans la cour on déterre les ossements d’un voisin ou d’un parent.

Ce sont les morts silencieuses de cette histoire macabre qui persiste encore, obstinée à cacher des cadavres dans la garde-robe.


Le 11 septembre n’est pas terminé dans notre pays, il est présent dans chaque ligne de la constitution, dans le gris opaque des casernes et des commissariats, dans le rire narquois des notables et des hommes d’affaires.


Le 11 septembre continue à vivre chez ceux qui sont tellement redevables envers le Général.

Le crime commis au Chili ne s’arrête pas aux événements dramatiques connus de tous. Le vrai mal est encore avec nous, dans notre vie quotidienne, dans l’injustice banalisée et acceptée comme désespoir.


La vraie trahison au Chili est d’avoir empêché, que pour la première fois, ces hommes et ces femmes humbles commencent à construire leur propre dignité au travers de leurs enfants et des enfants de leurs enfants.


Au bout du compte, Auguste Pinochet Ugarte a été la main tyrannique qui a interrompu la merveilleuse chaîne de la vie. Comme Caïn, le Général a assassiné ses frères, offensant l’esprit qui vit au fond de l’histoire de l’humanité.

Ses œuvres, son héritage lamentable est bien connu : des générations de Chiliens condamnés à l’enfer de l’ignorance, de la pauvreté, du deuil et de l’indignité. Dans le Chili d’aujourd’hui, il n’y a pas de place pour les morts, pas plus que pour les vivants.


Au-delà des complicités et du mensonge pour cacher la nature de cette tragédie, malgré les efforts des faux prophètes pour exorciser les cendres en prêchant la résignation, au-delà des démagogues de dernière heure qui règnent aujourd’hui au Palais, il y a un peuple silencieux qui incarne l’avènement d’un autre monde.


Alvaro Cuadra, chercheur et professeur à l’ELAP, Ecole latino-américaine des Post gradués, membre d’Arena Pública, Plateforme d’opinion. Université des Arts et Sciences Sociales ARCIS-CHILE. Traduction : José Gregorio, Investig’Action.



Cent ans après la naissance de Salvador Allende
Marcel Claude
Le 4 décembre 1972, Salvador Allende, président du Chili à l’époque, eut l’occasion de se présenter devant l’Assemblée Générale des Nations Unies à New York et de rendre compte de la situation du pays qu’il présidait. Beaucoup de choses ont changé au cours des 35 dernières années. D’autres, cependant, restent identiques et dans certains cas même, la distance s’est creusée entre ce que l’on souhaitait et la dure réalité.


7 septembre 2008


En ce qui concerne les changements négatifs, une mise à jour devrait, en 2008, se formuler de cette façon : « Je viens du Chili, un petit pays où aujourd’hui, aucun citoyen n’est plus libre de s’exprimer comme il aimerait le faire.
Un pays où sévit une inquiétante intolérance culturelle, religieuse et idéologique.

Un pays où la discrimination raciale est importante. Un pays où la classe ouvrière est morcelée à l’extrême en différentes organisations syndicales assez démunies.

Un pays où le suffrage universel et secret est chaque jour de moins en moins participatif, et consacre de plus en plus un régime politique qui pratique l’exclusion.

Un pays où le parlement a connu une sévère interruption dans son fonctionnement depuis sa création, il y a 196 ans, et qui subsiste avec un pouvoir limité et une représentation populaire douteuse.

Un pays où les tribunaux ne sont pas indépendants de l’exécutif ni des pouvoirs économiques et militaires.

Un pays qui, depuis 1981, dispose d’une charte constitutionnelle créée en fonction des besoins d’une oligarchie représentée dans le gouvernement dictatorial d’Augusto Pinochet et avalisée par les présidents Aylwin, Frei Ruiz-Tagle, Lagos et Bachelet.

Un pays dont la vie publique est construite autour d’institutions civiles placées sous la tutelle des Forces Armées et faisant preuve d’un esprit démocratique extrêmement limité.

Un pays qui, avec près de dix-sept millions d’habitants, n’a obtenu aucun prix Nobel dans les 30 dernières années, ce qu’obtinrent Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux fille et fils de modestes travailleurs d’un Chili moins prétentieux et arrogant, mais aussi plus humain et plus noble ».


Si l’on développe le même argumentaire, il n’est plus possible aujourd’hui de dire que le peuple chilien « se consacre pleinement à la restauration de la démocratie économique afin que la production réponde aux besoins et aux attentes sociales et non aux intérêts particuliers ».


Si l’on pouvait au moins ajouter que « les travailleurs sont en train de se déplacer vers les secteurs privilégiés du pouvoir politique et économique, aussi bien dans les centres de travail que dans les communes et à l’Etat ».


Mais il faudrait plutôt dire que le processus en cours dans le pays est radicalement opposé à cela et qu’on ne se dirige pas, comme Allende le soutenait à l’époque, vers un dépassement du système capitaliste mais, au contraire, que se consolide un capitalisme chaque jour plus sauvage et plus impitoyable.


Lors de ce discours très applaudi, Allende soulignait la nécessité de mettre au service des énormes carences du peuple chilien la totalité des ressources économiques. Cette nécessité était, d’après lui, directement liée au recouvrement de la dignité du Chili.


Selon Salvador Allende, il nous fallait en finir avec une situation où nous, les Chiliens, nous devions exporter d’énormes capitaux au bénéfice de la plus grande puissance économique du monde, alors que nous étions en train de nous débattre contre la pauvreté et l’immobilisme.
Pour cette raison, la nationalisation des ressources de base constituait une revendication historique.

Notre économie ne pouvait tolérer plus longtemps une subordination impliquant que 80% de nos exportations soient aux mains d’un groupe réduit de grandes compagnies étrangères, qui avaient toujours placé leurs intérêts avant les besoins des pays où elles réalisaient leurs lucratives opérations.

Nous ne pouvions pas non plus accepter le cancer des latifundia, les monopoles industriels et commerciaux, le crédit au bénéfice de quelques - uns ainsi que les brutales inégalités dans la distribution des revenus. Cette réalité, dénoncée à l’époque par le président Allende, ne s’est pas modifiée pour l’essentiel, elle s’est même aggravée.

Aujourd’hui, en effet, les monopoles et la concentration des richesses sont pires encore qu’ils ne l’étaient alors. La propriété de la terre et des principales ressources naturelles continuent ainsi à servir d’usufruit au capital transnational et aux groupes économiques nationaux.


En ce qui concerne le cuivre, Allende dénonçait le fait que « rien que dans les quarante-deux dernières années, quatre milliards de dollars de bénéfices avaient été accaparés… ». Combien plus encore ne faudrait-il pas se scandaliser à l’heure actuelle, quand, dans la seule année 2006, les compagnies multinationales qui exploitent le cuivre chilien en retirèrent la modique somme de 20 milliards de dollars.

A l’époque, Allende comparait les chiffres et demandait que l’on ait présent à l’esprit qu’une partie seulement de cette somme assurerait à tous les enfants du Chili, et pour toujours, la quantité de protéines nécessaires.

Ce qui est grave, c’est que cela ne se passe pas seulement pour le cuivre mais également pour l’eau, pour le sol, ainsi que pour toutes les ressources du pays comme l’industrie de la pêche, ou l’industrie forestière.

Aujourd’hui, comme par le passé, nous pouvons affirmer avec Allende que « le Chili est aussi un pays dont l’économie reste soumise aux entreprises capitalistes étrangères…

Un pays dont l’économie est extrêmement sensible face à la conjoncture extérieure, un pays où des millions de personnes ont été forcées de vivre dans des conditions d’exploitation et de misère, et connaissent un chômage manifeste ou déguisé. ».


Le Chili est arrivé à un tel degré de régression dans quasiment tous les domaines que les conclusions d’Allende à propos d’un peuple chilien politiquement mûr ne sont même plus valables.

Aujourd’hui, c’est exactement le contraire. Comme peuple, nous faisons preuve, en effet, d’une immaturité politique considérable. Elle empêche, à cause de notre manque de dynamisme pratique, de capacité de réflexion, de notre mollesse, de notre flemme et, osons le dire, de notre suprême médiocrité, toute participation active et décidée face au pillage, aux vols et à tous ces multiples abus dont nous sommes victimes.


La tragique actualité de ce discours, qui fut ovationné par l’Assemblée Générale des Nations-Unies, se manifeste également dans les conséquences, qui deviennent chaque jour de plus en plus évidentes, et qu’Allende lui-même présentait comme le résultat du processus de globalisation.

Il soutenait en effet que, pour le Chili comme pour tant d’autres pays du tiers monde, il n’y avait d’autres perspectives que d’être condamnés à exclure le bien-être et la libération sociale des possibilités offertes par le progrès. Et cela concerne de plus en plus de millions de personnes rejetées à un niveau indigne d’un être humain.


Malgré tout, nous croyons, avec Allende, que les grandes valeurs de l’Humanité devront prévaloir, qu’elles ne pourront être détruites.


Marcel Claude, économiste, directeur d’Arena Pública, Plateforme d’opinion. Université des Arts et Sciences Sociales ARCIS-CHILE. Traduction : Jean Pierre Plumat, Investig’Action



Chili, 35 ans après...
Patricia Parga-Vega
Mardi 11 septembre 1973, le destin de toute une nation et l’espoir d’un continent vont basculer, tout comme le cours de l’histoire…


8 septembre 2008


La disparition forcée, la torture, la prison politique et la délation inaugurent une étape considérée comme « brillante » par les Etats-Unis.


Le président Salvador Allende Gossens paya de sa vie l’obstination à mener à bien le mandat confié par son peuple et devint, pour le monde entier, un symbole de dignité.


Bien que son gouvernement n’ait pas duré la moitié de son mandat, Allende a été l’une des figures les plus décisives de l’histoire du Chili du vingtième siècle.


Aujourd’hui, depuis les entrailles du pouvoir nord-américain comme le Church Inform, les documents déclassifiés de la CIA ou les mémoires personnelles d’autorités proches de Nixon, nous avons connaissance avec certitude de l’opération sanglante préparée patiemment pendant dix ans par les Etats-Unis (1963-1973).


Dès la reconnaissance du succès d’Allende par le Sénat chilien, deux réunions ont lieu aux USA, les 8 et 14 septembre 1970.

A ces mêmes dates, le président de Pepsi-Cola, Donald M. Kendall, marque son empreinte dans cette tragique histoire.


Le 14 septembre, dix jours après l’élection présidentielle chilienne, Kendall se rend à la Maison Blanche et demande à Nixon, qui avait travaillé comme avocat pour Pepsi-Cola, qu’il accorde une audience extraordinaire à un ami et collègue chilien : Agustín Edwards, le propriétaire d’un des journaux les plus influents du Chili : El Mercurio.

La relation Nixon/Kendall était basée sur une dette politique et comme les dettes se paient… Kendall avait reconstruit politiquement Nixon après son échec à la course pour la Californie, et l’avait soutenu jusqu’à la Maison Blanche.

Répétition d’une scène souvent vécue en Amérique latine : le pouvoir des transnationales cherchant à infléchir le cours de l’histoire en leur faveur et dans leurs intérêts, au mépris des coûts humains et en s’associant pour cela avec les acteurs locaux ultraconservateurs.


La réunion Nixon/Kendall eu lieu dès le lendemain 15 septembre 1970, ce qui indique clairement la priorité de l’affaire pour la Maison Blanche.

Le puissant impresario chilien Agustín Edwards demande l’aide des Etats-Unis pour éviter le désastre au Chili (1).


Kissinger attribue au chilien Edwards la responsabilité d’avoir fait pression sur Nixon, de l’avoir « chauffé » pour qu’il décide d’actions drastiques.


Après cette entrevue, Nixon se réunit ce même jour, avec Kissinger, le Général Attorney John Mitchell- qui se trouvait là à titre privé et non officiellement- et Richard Helms, directeur de la CIA, qui enregistra quelques notes de cette réunion :


-Même s’il n’y a qu’une chance sur dix, sauvez le Chili. -Dépenses illimitées.


-Peu importe les risques à courir.


-Ne pas impliquer l’ambassade.


-Dix millions de dollars disponibles, plus si nécessaire.


-Travail à temps plein avec à disposition les meilleurs hommes.


-Elaborer un plan stratégique avec toutes les variantes possibles.


-Faire crier de douleur l’économie chilienne.


-48 heures pour le plan d’action.


« Lors de cette rencontre, Nixon nous ordonna, à nous trois, de n’informer de ces instructions ni le secrétariat d’Etat, ni le secrétariat de Défense, ni l’ambassadeur au Chili, ni le chef de la CIA au Chili. Ce fut le plus grand secret jamais tenu dans ma carrière » assura Richard Helms en écrivant ses mémoires.


Le Church Inform nota ainsi le résultat de cette entrevue : « Le 15 septembre, le Président Nixon informe le directeur de la CIA, Richard Helms, que le gouvernement d’Allende n’est pas acceptable pour les Etats-Unis et mandate la CIA pour qu’elle joue un rôle direct en organisant un coup d’état au Chili afin d’éviter qu’Allende n’accède à la présidence».

Ce qui fut consigné par le directeur de la CIA lui-même, dans ses mémoires : « Le Président m’ordonna de fomenter un coup d’état militaire au Chili, un pays jusqu’alors démocratique »(2). Il ajouta dans ses notes que « ni Nixon, ni Kissinger ne s’embarrassaient des risques que cela supposait ».


Néanmoins cette première étape destinée à éviter la présidence d’Allende, échoua, ce qui déclencha une deuxième réunion d’urgence. A ce niveau, comme conclusion du Church Inform, avec Allende installé à la Moneda, tous les efforts de la Maison Blanche « étaient orientés vers le coup d’Etat militaire ».


Le résultat de cette manœuvre US engendre aujourd’hui, 35 ans après les faits, les réflexions intéressantes et inédites de quatre intellectuels chiliens bien placés, sur une lecture de l’histoire, sur les conséquences actuelles, au Chili, de la victorieuse stratégie des Etats-Unis, sur son perfectionnement et son incursion dans d’autres pays du tiers monde, sur la nécessaire mémoire historique et sur le rôle des médias.


(1)Henry Kissinger, White House Years (Brown, Boston : Little, 1978)

(2)Richard Helms, A Look over my Shoulder (New York: Random House, 2003)


Patricia Parga-Vega est journaliste, membre de l'équipe Investig’Action. Traduction: José Gregorio, Investig’Action.


Le côté obscur du Chili actuel
Ernesto Carmona
Qu'est-ce qui a changé au Chili depuis que le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende a été abattu ?

35 ans se sont écoulés, dont 17 ans de dictature militaire et 18 ans de "transition à la démocratie", conduite par une coalition appelée Concertation des Partis pour la Démocratie, constituée des partis Socialistes, Chrétien Démocrate et Pour la Démocratie ainsi que d'autres partis mineurs comme le parti Radical.


6 septembre 2008


La première observation est que la "transition" a duré déjà plus longtemps que la dictature. Mais les conditions de vie du peuple ont dramatiquement empiré depuis l'époque d'Allende. Et il y a peu de possibilités de protester.


Aujourd'hui, il existe une démocratie perverse et formelle qui limite l'accès des pauvres à la politique et exclut toutes formes de participation de la minorité communiste et d'autres groupes de gauche.

Un système binominal d'élections a été précisément créé pour que deux grands blocs, la droite et la Concertation, se relaient perpétuellement au pouvoir, comme cela se passe avec les démocrates et les républicains aux Etats-Unis.


La fin de la dictature n'a pas été uniquement le résultat de la lutte du peuple, qui a généreusement apporté son sang. Elle a été favorisée, d’une part par ceux qui, aujourd'hui, gouvernent le pays, mais également par un accord politique qui a prévalu et qui a été poussé par les mêmes acteurs internationaux à l’origine de la chute de Salvador Allende. C'est-à-dire les Etats-Unis, la CIA, l'Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development ou USAID), le Fond National pour la Démocratie (en anglais le sigle est NED).


Et les grandes corporations transnationales dont les affaires relatives à l’exploitation des ressources naturelles vont nettement mieux depuis ces 18 dernières années, d’après tous les indicateurs.


Les secteurs, parmi beaucoup d'autres qui produisent les plus grands bénéfices du capital local et international sont :

- le travail des mines de cuivre, à 70 % privé,

- l'industrie de la cellulose qui est extraite des bois du territoire indigène.


Nouvelle droite « progressiste »


La dictature reste présente, mais sous une autre apparence, dans le modèle à succès de "développement démocratique" dont pâtit le Chili, mais qui est exporté comme image enviable vers d'autres pays.


L’atout de la dictature, qui date de 1980, a été légitimé par des réformes constitutionnelles successives "d'un patch", issues de la concertation entre le gouvernement et la droite parlementaire.


Chaque fois qu'elles en ont l'opportunité, les organisations patronales de la droite manifestent leur satisfaction face au fonctionnement du commerce sous l’administration « concertacioniste », particulièrement sous la sixième présidence de Ricardo Lagos (2000-2006).


Pendant ces 18 années de "transition à la démocratie", la Concertation s'est convertie en une néo-droite, avec une teinte socialiste et sociale chrétienne. Comme cela s’est produit avec les partis "progressistes" d’Europe et d’ailleurs, où la démocratie sociale a imité la démocratie chrétienne comme nouvelle expression rénovée de la droite traditionnelle.


Le socialisme d'aujourd'hui n'est pas le même que celui de l’époque d'Allende.

Le parti du président immolé, qui prétendait réaliser des réformes sociales, retourne en arrière en suivant le chemin suivi par ses collègues socialistes d'Espagne et de France, les travaillistes du Royaume-Uni, le parti "trabalhista" du Brésil et tant d’autres.


On peut librement traverser le Chili d'aujourd'hui mais par des routes privées. Santiago a un réseau d'autoroutes urbaines payantes.


Les gens sont tristes parce qu'ils sont endettés, bien qu’il existe quelques emplois, mais précaires et flexibles.


Les employeurs n'ont pas à se compliquer la vie avec la sécurité sociale.


L'éducation, la santé et la protection sociale ont été privatisées et ont été converties en commerces ou en entreprises.


Une nouvelle classe politique d’apparence "démocratique et progressiste" s'est incrustée dans la superstructure du pouvoir de l'État pour administrer la spoliation du peuple chilien et de ses ressources naturelles avec une plus grande "efficacité" que les militaires.


Et avec peu de réclamations de la part des travailleurs grâce au contrôle de la Concertation sur la Centrale Unique de Travailleurs (CUT).


Cette classe politique a aussi mis en place un processus de corruption, aux dépens des fonds publics, sans précédent dans l'histoire politique républicaine du pays.



Les rebelles sont jeunes


Les dissidents, dont des centaines de milliers de gauchistes « allendistas » (pro Allende), ne trouvent pas leur place dans cette démocratie parce que le système électoral binominal bloque l’accès au parlement.


Les jeunes renoncent à s’inscrire dans les registres électoraux et donc refusent d’acquérir le droit de vote. En effet, s’ils étaient inscrits, ils auraient l'obligation de voter et risqueraient de sévères sanctions au cas où ils n’exerceraient pas leur droit de vote.


Le gouvernement essaie de légiférer une inscription automatique lors de la majorité à 18 ans accomplis, en maintenant le caractère obligatoire du vote, dans un effort désespéré pour récupérer la représentation électorale perdue.


Paradoxalement, ceux qui s'opposent à cette mesure totalitaire sont les propres héritiers politiques du pinochetisme, qui maintenant jouent au populisme électoral dans la lignée du PP, le Parti Populaire espagnol (la droite espagnole, héritière du franquisme).


Lorsque quelques syndicats, qui ne sont pas sous le contrôle de la Concertation, et certains secteurs de la société chilienne manifestent leur mécontentement du nouveau modèle politique et économique qui favorise les riches, ils sont brutalement réprimés par le gouvernement dit "socialiste", au nom du système sacré légal, hérité de la dictature, qui garantit la spoliation néolibérale.

Les plus affectés ont été les syndicats de travailleurs employés dans la sous-traitance, ou de « troisième » catégorie avec un emploi précaire et flexible, les étudiants et l'ethnie Mapuche (Indiens du sud du Chili), dont le territoire reste occupé militairement depuis des années, sans rien à envier à la situation palestinienne.

Comme Israël, le Chili ne fait aucun cas des recommandations des organisations de droits de l’homme des Nations Unies.

La région Mapuche, avec des habitants d’une pauvreté extrême perpétuelle, est un territoire occupé par les Carabineros (police militarisée chilienne) et dans un état de siège permanent, tandis que ses terres sont exploitées par les industriels du bois des groupes économiques les plus riches du Chili.


Le gouvernement de la socialiste Michèle Bachelet a choisi le chemin de la répression, avec jusqu’à 1.500 arrestations d’étudiants en juillet 2008.


La police militarisée des Carabineros exerce une brutalité sans borne, même lors d’arrestations régulières ordonnées par un tribunal.


Le décès d’un chef policier dans un accident aérien au Panamá, alors qu'il partait faire du shopping avec sa famille et des parents, a été élevé au rang de tragédie nationale par le gouvernement et les médias, avec deuil officiel et un gaspillage de propagande qui a élevé le défunt au rang de saint.



Le rôle des médias


Tout cela arrive alors qu'il existe une criminalisation croissante de la protestation civile, qui a commencé par la réduction de la responsabilité pénale des jeunes hommes à 14 ans.


Les étudiants qui protestent dans la rues courent le risque d'être inculpés comme auteurs de crimes, et non seulement de désordre public, comme cela est le cas déjà dans d’autres pays, comme le Salvador qui a fait sienne la loi antiterroriste des Etats-Unis, le Patriot Act.


Cependant, quand un étudiant de 15 ans est détenu et battu par les Carabineros dans les rues de n'importe quelle ville, il doit rester détenu jusqu'à ce que ses parents aillent le chercher au commissariat.


Il y a donc un double standard entre les droits citadins et la responsabilité pénale qui agit toujours contre les jeunes.


Le débat parlementaire a lieu entre quatre murs, presque de la même façon qu’au temps de la dictature.

Seule différence, maintenant la salle est plus grande et il y a plus de protagonistes de la classe politique, profitant d'un salaire que "tous les Chiliens" paient.

Il n'y a pas non plus de débat public démocratique dans la presse où toutes les opinions ne peuvent s’exprimer puisqu’il n’existe aucune liberté d’expression pour les critiques et les dissidents.


Les grands médias, dont la propriété est très concentrée, appuient les mesures répressives et autres politiques du gouvernement qui sont voulues par des groupes économiques et des pouvoirs de facto.


Les médias pratiquent un double jeu d'appui et de critique, bien qu’en apparence les plus populaires s'occupent de sujets banals.

Deux entrepreneurs contrôlent la presse écrite du pays, Agustín Edwards et Álvaro Saieh, à travers leurs journaux vedettes El Mercurio et La Tercera.

La télévision suit la même voie idéologique, cultive la banalité, stigmatise les protestations sociales et criminalise ses protagonistes à travers toutes les chaines.


Le candidat à la présidence Sebastián Piñera, qui est la version locale de Silvio Berlusconi, a son propre canal de télévision, tandis qu’un autre canal répond au Vatican, un troisième appartient au multimillionnaire Richard Claro de l'Opus Dei, deux autres au magnat mexicain Ángel González.


Et le canal de l'État est codirigé pour les intérêts communs d’une direction accordée par les quotas politiques entre la droite et la Concertation.



Des députés "choisis" à main levée


Il semble impossible de décrire le Chili d'aujourd'hui dans une chronique simple, 35 ans après la mort de Salvador Allende.


Il y a des façons multiples de décrire cette situation.


Par exemple, ces jours-ci, les Chiliens se sont informés de l’accès au pouvoir d'un nouveau député qui n'a jamais été élu.

Il s'agit du remplaçant socialiste du président de la Chambre, le défunt Jean Bustos.


La loi a permis que le successeur soit désigné à main levée par le parti du défunt. La chance est tombée sur Marcelo Schilling, devenu célèbre comme organisateur du "la Oficina", une instance d'espionnage interne créée par Patricio Aylwin (2000-2004) et que Ricardo Lagos a convertie en Agence Nationale d'Intelligence (ANI) pour surveiller les dissidents.


Les entrepreneurs exportateurs de matières premières comme les raisins, les pommes et les poires se plaignent depuis des années de la dévaluation du dollar, et du fait que ce soit un phénomène mondial et non chilien.

Avec une partie de l'argent de la vente de 30 % du cuivre, que l'État continue de posséder (Allende l’avait nationalisé à 100 %), la Banque centrale a acheté 8 milliards de dollars pendant toute l’année 2008, faisant ainsi monter artificiellement le prix de la devise étrangère sur le marché interne dans l’intérêt des exportateurs.


Cette mesure a engendré une inflation qui élève dramatiquement le prix de la vie et de l'énergie, qui est essentiellement importée comme le gaz argentin.


Par ailleurs, on a violé l'une des normes sacrées de l'économie néolibérale, manipulé "la main libre du marché". Mais cela n’est pas important pour les journaux comme El Mercurio qui défendent pourtant à corps et à cris le néolibéralisme.


Le ministre de l’économie, Andrés Velasco, en est arrivé à dire que les derniers chiffres du chômage sont bons parce qu'ils indiquent qu'il y a plus de gens cherchant du travail (sic).



… Et ils ont mis à la porte à mon voisin …


Le Chili a été le pays le plus frappé par l'expérience néolibérale mondiale qui a commencé dans les années 70.


Précisément, pour cette expérimentation sur un peuple menotté, emprisonné ou assassiné, sans la capacité de réclamer, une dictature militaire s'est établie.


Aujourd'hui, ses chiffres macroéconomiques sont bons et sont montrés en exemple.

Mais les chiffres font du bien uniquement à ceux qui sont déjà riches et au capital étranger !


Les grands entrepreneurs ont l'habitude de dire à la télévision que maintenant, oui, le pays va par un "chemin correct" vers croissance.


Mais une croissance : vers où ? Vers quoi ?...


Pendant que j’écrivais cette histoire, ce lundi matin, la police est venue.


Un tribunal et la force policière ont jeté à la rue mon voisin, qui appartient pourtant à la classe moyenne, parce qu'il n'a pas payé son appartement …


Comme Bertolt Brecht aurait pu dire : quand viendront-ils me chercher à mon tour ?


Ernesto Carmona, est conseiller national du Collège des Journalistes du Chili, Secrétaire exécutif de la Commission Investigatrice d'Attentats aux Journalistes (CIAP) de la Fédération Latino-américaine de Journalistes (FELAP) et membre du mouvement Axis for Peace.

Traduction : Julie Collon, Investig’Action.

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