samedi 29 mars 2008

Noam Chomsky a écrit...

Noam Chomsky, les terroristes voulaient la fin du monde

19 mars 2008

Tom EngelhardtSynthèse et traduction par Marc BlotAgora Vox

L’un des derniers livres de Noam Chomsky − un entretien avec David Barsamian − s’intitule What We Say Goes. Il traite d’un thème particulièrement cher à l’auteur : le fait que nous vivions depuis longtemps sur une planète à sens unique et que le langage que nous manions régulièrement pour décrire les réalités de notre monde est adapté aux intérêts de Washington.
Sur son site internet Informed Comment, Juan Cole a récemment donné un bon exemple du caractère étrange de ce langage ciblé. Lorsque les Serbes ont pris d’assaut l’ambassade des États-Unis à Belgrade, il fit le commentaire suivant (ayant en tête des années d’utilisation du terme « islamo-fascisme ») : « ... étant donné que les Serbes sont des chrétiens orthodoxes de l’Est, le Parti républicain et la chaîne d’informations Fox Cable News vont-ils désormais se mettre à tempêter contre le “christo-fascisme ?” »
Bien sûr, dès l’instant où l’on essaye de renverser la norme de Washington (en mots ou en actes), comme l’a fait Chomsky dans un passage intitulé What if Iran Had Invaded Mexico ? (Et si l’Iran avait envahi le Mexique ?), on a déjà mis un pied dans le théâtre de l’absurde. La « terreur » en est un très bon exemple. Celle-ci est quelque chose qui, par définition (récente), est perpétré par des groupes ou mouvements flottants à l’encontre de civils innocents, et est hautement répréhensible (à moins que ces groupes s’avèrent être la CIA qui lance des voitures piégées dans Bagdad ou des voitures piégées ainsi que des bombes aériennes en Afghanistan ; dans ce cas-là ce n’est pas un sujet dont on parle beaucoup dans notre monde, ni que l’on condamne). Toutefois, cette arme terrifiante que constitue la puissance aérienne − au cœur des méthodes guerrières des Etats-Unis − n’entre absolument pas dans la catégorie « terreur » ; peu importe à quel point elle peut terroriser les civils innocents qui se trouvent sous les missiles et les bombes.
C’est en ayant cela en tête que Noam Chomsky s’est intéressé à tous les genres de terreur pratiqués au Moyen-Orient dans le contexte de l’attentat à la voiture piégée perpétré contre une figure majeure du Hezbollah au Liban. D’ailleurs, The Essential Chomsky (dirigé par Anthony Arnove) vient de paraître, il s’agit d’une nouvelle anthologie de ses écrits sur la politique et sur le langage depuis les années 1950 à nos jours, je vous la recommande vivement.
Tom Engelhardt



La liste des gens les plus recherchés


Le terrorisme international
Ecrit par Noam Chomsky

Le point de départ de la réflexion de l’auteur est l’assassinat de Imad Moughniyeh − membre éminent du Hezbollah − qui a eu lieu le 13 février 2008 à Damas. En effet, Israël et les Etats-Unis se sont réjouis de la disparition d’un homme qu’ils considéraient comme le plus dangereux des terroristes après Oussama ben Laden, « Un militant qui voulait la fin du monde » comme le titrait un article publié dans le journal londonien Financial Times. En fait, Chomsky explique que les États-Unis ont mis en place une terminologie spécifique qui leur permet d’évaluer les violences selon leurs propres critères et de se targuer du soutien de la communauté internationale. Selon les règles de ce langage, « le monde » désigne les classes politiques de Washington et de Londres ainsi que tous leurs sympathisants. Cela a ainsi permis à George Bush de déclarer que « le monde » le soutenait quand il a donné l’ordre de bombarder l’Afghanistan. Certes « le monde » avait soutenu cette action, mais certainement pas le monde, qui aurait largement préféré que l’on prenne des mesures judiciaires et politiques envers ce pays.


Dans les pas de la terreur
Non sans ironie, Chomsky affirme que si « le monde » s’étendait au monde, alors la liste des candidats des terroristes les plus recherchés risquerait fort de s’allonger. Il s’avère qu’hormis deux attentats (deux détournements d’avion en 1985 au cours desquels un militaire américain et un civil américain handicapé furent tués) que l’on peut attribuer avec certitude à Imad Moughniyeh, la plupart des accusations portées contre lui sont infondées. De plus, ces actions terroristes ont été effectuées en représailles du bombardement de Tunis perpétré une semaine plus tôt et commandité par le Premier ministre israélien Shimon Peres − action soutenue plus ou moins officieusement par les Américains. Ce bombardement causa la mort de 75 Tunisiens et Palestiniens. Le Conseil de sécurité de l’ONU a d’ailleurs condamné à l’unanimité cet acte d’agression (accusation beaucoup plus grave que celle de terrorisme international) ; les Etats-Unis, eux, se sont abstenus. Quant aux Israéliens, ils ont justifié ce massacre en disant qu’il s’agissait de représailles contre les « attaques terroristes » dont ils étaient victimes. Ainsi la loi du talion fonctionne à plein, enfermant le Moyen-Orient dans un cercle vicieux meurtrier. Dans ce contexte, les Etats-Unis passent systématiquement sous silence, justifient ou, pire, soutiennent les violences israéliennes aussi sanglantes soient-elles, tandis que tout aussi systématiquement ils condamnent les violences de l’autre camp et accusent les Palestiniens d’être des bêtes sanguinaires, des « sauterelles » qui doivent être « écrasées ».


Voiture piégée
Si on se livre au jeu morbide des comparaisons, en 1985 le bombardement de Tunis fut de loin beaucoup plus atroce et meurtrier que le détournement d’avion effectué par Imad Moughniyeh. Mais poursuivons notre concours du pire des attentats terroristes : en bonne place figure celui de l’attentat à la voiture piégée perpétré par la CIA de Reagan et ses alliés saoudiens avec l’aide de la Grande-Bretagne. Il eut lieu à Beyrouth dans le but de tuer l’ecclésiastique shiite Sheikh Mohammad Hussein Fadlallah. La bombe a explosé alors que les fidèles venaient juste de quitter la mosquée après les prières du vendredi. Cela fit des centaines de victimes, femmes et enfants compris. Toutefois, « le monde » n’ayant pas pour habitude d’enquêter sur ses propres crimes, l’affaire ne fit que peu de vagues.


« Les villageois terroristes »
Le troisième candidat en lice dans la compétition pour le Prix du terrorisme au Moyen-Orient en 1985 est l’ensemble des opérations baptisées « Poigne de fer ». Commanditées par Peres, ces attaques visaient ce qu’Israël appelait « les villageois terroristes » dans les territoires Sud du Liban. Là, encore, le résultat fut sanglant, mais, toujours selon les règles du « monde », considéré sans importance. Cependant, si l’on change de point de vue, ces faits pourraient nous amener à relativiser la gravité des actions terroristes attribuées à Imad Moughniyeh comparée à celle des violences exercées par Israël. De plus, on pourrait s’interroger sur la légitimité du terme « attaque terroriste » pour qualifier l’attaque d’une base militaire dans un pays étranger, surtout lorsque les forces françaises se livrent alors à des bombardements massifs au Liban et que les Etats-Unis soutiennent son invasion par Israël en 1982, invasion justifiée selon eux par la menace perpétuelle des attaques de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine).


Meurtre sans préméditation
On accuse également Imad Moughniyeh d’avoir organisé le bombardement de l’ambassade d’Israël à Buenos Aires le 17 mars 1992, lors duquel périrent 29 personnes. Cet attentat fut conduit en représailles de l’assassinat de l’ancien leader du Hezbollah, Abbas Al-Mussawi et de sa famille. Ce meurtre, revendiqué par Israël, a eu lieu lors d’une attaque aérienne dans le Sud Liban, rendue possible grâce à un hélicoptère gracieusement fourni par les Américains. Après cet événement, le Hezbollah décida de « changer les règles du jeu » : auparavant Israël pouvait lancer des attaques meurtrières partout au Liban tandis que le Hezbollah, lui, ne pouvait rétorquer qu’en attaquant les territoires occupés par Israël. Après le meurtre de Al-Mussawi, le Hezbollah a commencé à lancer des roquettes au nord de l’Etat juif. Rabin, en réponse à cette « intolérable terreur » a envahi le Liban, chassant 500 000 personnes hors de chez elles et faisant plus de 100 victimes. Tout cela sous l’œil bienveillant de Bill Clinton, pour qui il était essentiel de faire respecter par tous, les règles du jeu. Il érigeait ainsi Rabin en grand défenseur de la paix, luttant contre ces affreuses bêtes sanguinaires. Les plus fervents défenseurs des Israéliens et des Américains expliquent sérieusement que, tandis que les Arabes tuent délibérément des gens, les Etats-Unis et Israël, eux, étant des sociétés démocratiques, ne le font pas exprès. Quand ils tuent, c’est accidentel, rien à voir, donc, avec le degré de dépravation morale dont font preuve leurs adversaires. On peut ainsi diviser les meurtres en trois catégories : meurtre prémédité, homicide involontaire et meurtre en toute connaissance de cause, mais sans intention spécifique de tuer. Les atrocités commises par les Etats-Unis et Israël appartiennent bien sûr à la dernière catégorie. Ces deux pays considèrent en effet qu’il n’est pas plus grave d’écraser une fourmi que de tuer des Africains : ces derniers ont tellement peu de valeur que cela ne vaut pas la peine de se poser la question de leur mort. Il va sans dire qu’on envisagerait autrement des attaques arabes perpétrées à l’encontre d’êtres humains dignes de ce nom.


Prenons un peu de distance et posons-nous cette question : qui sont les criminels qui veulent la fin du monde ?

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